la politique
expliquée aux enfants
(et aux autres)

un livre de Denis Langlois

Les inégalités entre les êtres humains


Pourquoi y a-t-il des riches et des pauvres ? Pourquoi certains ont-ils le droit de gaspiller la nourriture, d’habiter des maisons luxueuses, de se payer tout ce qui leur fait envie, pendant que d’autres n’ont rien ? Pourquoi ? Au nom de quoi ?
À vrai dire, les riches ont beaucoup de mal à répondre à ces questions. Ils emploient de grands mots. Ils parlent de fatalité, d’histoire, d’héritage, de droit de propriété. Ils disent que les hommes, lorsqu’ils viennent au monde, ne sont pas égaux, qu’il y a des forts et des faibles, des intelligents et des moins intelligents, et qu’il est normal que dans la vie cela se traduise par des différences de richesses et de situations. Mais si les hommes se sont regroupés entre eux, n’est-ce pas justement pour que la société les protège et leur accorde à chacun les mêmes droits ? N’est-ce pas pour éviter que règne, comme chez les animaux, la loi du plus fort ?
Quand ils sont propriétaires d’une usine, ils expliquent que l’usine est à eux, que c’est avec leur argent qu’ils ont acheté les machines. Mais qu’est-ce qu’une usine sans ouvriers, sans employés, sans techniciens ? À quoi pourraient bien servir ces machines si personne n’était là pour les faire fonctionner, si elles restaient à rouiller dans un coin ?
C’est le travail de l’homme, sa sueur, son ennui devant la machine, qui est le plus important. Sans lui, une usine n’est rien. Et pourtant c’est le patron qui gagne le plus. Il se sert du travail de ceux qu’il emploie. Il vend les produits qu’ils ont fabriqués et il ne leur donne qu’une partie de l’argent qu’il obtient. Sa part est dix, cent, mille fois supérieure à celle d’un ouvrier ou d’un employé. Pourquoi ? Au nom de quoi ?
L’injustice n’existe pas seulement entre les patrons et ceux qui travaillent dans les usines, les bureaux ou les ateliers. Elle existe aussi entre les travailleurs. Les différences de salaires sont en effet importantes. Les hommes ne sont pourtant ni supérieurs ni inférieurs. Les uns peuvent être plus doués pour faire de l’informatique, les autres plus habiles à manier un balai ou écrire des poèmes. De quel droit peut-on affirmer que l’informatique est plus importante que la propreté ou la poésie ?
Ce sont les hommes eux-mêmes qui ont établi des différences. Ils ont décrété que les informaticiens étaient plus utiles que les poètes ou les balayeurs.
Mais à quoi peut bien servir un informaticien si les rues ne sont pas balayées, si les ordures s’entassent sur les trottoirs, si les rats commencent à pulluler ? Que peut-il faire dans son bureau, devant son ordinateur ?
À quoi sert le chirurgien qui vient de réussir une opération difficile, si l’agent de service ne veille pas à la propreté de l’hôpital, afin d’éviter l’infection et la mort du malade ?
En fait tous les gens sont utiles à leur façon, simplement parce qu’ils viennent au monde et qu’ils font partie de la grande famille des hommes.
Décider que tel métier est plus important, et doit donc être nettement mieux payé et mieux considéré, est injuste. Décider qu’un métier où on se sert de sa tête est supérieur à celui où on se sert de ses mains est stupide. L’homme est à la fois intellectuel et manuel. Et pourtant, dans une usine, un directeur ou un ingénieur est beaucoup mieux payé qu’un ouvrier. Mais à quoi servirait un directeur ou un ingénieur si les ouvriers n’exécutaient pas ses ordres, s’ils ne fabriquaient rien avec leurs mains ?
Le directeur ou l’ingénieur répondra qu’il a fait des études, que sa famille a consenti des sacrifices. Mais il ne dira pas que les études, avec leurs quatre ou cinq mois de vacances par an, sont tout de même moins pénibles que de travailler comme apprenti ou manœuvre dès l’âge de 15 ou 16 ans. Il ne dira pas non plus que son travail est certainement plus intéressant et moins fatigant que celui du balayeur ou de l’ouvrier qui peine sur les chaînes des usines. Alors pourquoi ajouter de telles différences de salaires ? Pourquoi ces inégalités ?
Tous les hommes ont les mêmes besoins. Ils ont faim, ils ont soif, ils ont froid, ils ont besoin d’un toit pour s’abriter eux et leur famille, ils ont besoin d’être considérés dans leur vie et dans leur travail, ils ont besoin de se reposer et de se distraire. Pourquoi certains peuvent-ils tout obtenir, tandis que les autres manquent de l’essentiel ? Il n’existe aucune raison valable. Simplement à un moment donné des hommes ont décidé qu’ils étaient supérieurs aux autres, qu’ils avaient le droit de manger davantage et de posséder des richesses. Ils ont transmis ces richesses à leurs enfants qui, à leur tour, sont devenus riches. Ils ont mis en place un système qui perpétue à leur profit les inégalités. Mais au nom de quoi ? Au nom du droit ? Mais qu’est-ce qu’un droit que l’on s’accorde soi-même ?
On pourra te raconter tout ce qu’on voudra, te donner toutes les raisons possibles et imaginables. Rien ne justifie que des hommes soient riches et d’autres pauvres, sinon la loi du plus fort. Et tu es là au cœur même de la politique. L’essentiel de l’activité politique des hommes tourne autour de ce problème à la fois simple et compliqué. Les uns pensent que les inégalités entre les riches et les pauvres sont normales et doivent être maintenues ; les autres veulent essayer de partager de la manière la plus juste les ressources du monde entre tous ceux qui y vivent.
C’est le problème qui divise depuis toujours les hommes, c’est ce qui explique les guerres, les violences.
Les hommes peuvent faire ce qu’ils veulent, se prendre au sérieux, prononcer des discours, employer de grands mots compliqués. Ils ressemblent en fait à des enfants qui se disputent autour d’un gâteau qu’on vient de leur apporter. Les uns veulent une part plus grosse que les autres, ils cherchent des raisons : « Je suis plus fort. Je suis plus intelligent. Je suis plus gros. J’ai plus faim. » Mais il n’y a pas de raison valable. Chacun a droit à la même part.
Lorsque quelqu’un essayera de te persuader qu’il est normal qu’il gagne plus que les autres, parce qu’il prend les décisions et qu’il dirige les autres, rappelle-toi cette dispute d’enfants autour d’un gâteau. Les choses te paraîtront soudain beaucoup plus simples.

Autre inégalité que tu as remarquée : celle qui existe entre les hommes et les femmes. Bien sûr les choses ont commencé à changer. Les femmes ont réussi à obtenir des améliorations de leur sort. Mais on est obligé de constater qu’en politique les hommes détiennent beaucoup plus de pouvoirs. Parmi les ministres, les députés, les préfets et les maires des grandes villes, les femmes sont fort rares. En France, il y a eu des femmes candidates à l’élection présidentielle, mais aucune n’a encore été élue présidente de la République.
Cette inégalité se retrouve dans la société en général. Les hommes se réservent les professions les plus intéressantes et les mieux payées. Les femmes pilotes d’avions, directrices de banque, capitaines de navires ou ingénieurs en recherches pétrolières se comptent sur les doigts de la main.
Lorsqu’elles exercent le même métier, les femmes ont très souvent des salaires inférieurs à ceux des hommes et elles se retrouvent plus fréquemment au chômage.
À la maison, il y a encore des hommes « machos » qui laissent à leur femme tous les travaux et se croiraient déshonorés s’ils faisaient la vaisselle ou passaient l’aspirateur. Certains profitent même de leur force pour battre leur femme et leurs enfants. (Il est juste de dire que le contraire se produit parfois.)
Tout cela débute à l’école ou au collège. Certains garçons, tu le sais bien, se considèrent comme supérieurs aux filles, se moquent d’elles, les traitent avec mépris et brutalité. C’est pourtant là qu’il faut commencer à se connaître et à s’apprécier en toute égalité. On a ses qualités et ses défauts, on est différent ; mais, garçon ou fille, on n’est ni supérieur ni inférieur. Celui qui fait étalage de ses biceps le fait d’ailleurs souvent parce qu’il manque d’autres arguments.



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