la politique
expliquée aux enfants
(et aux autres)

un livre de Denis Langlois

La justice


Quand une personne est arrêtée pour avoir commis un vol ou un crime, quand un accident de la circulation se produit et que l’on ne sait pas qui est le responsable, quand deux voisins se disputent pour savoir à qui appartient un morceau de terrain, ce sont les tribunaux qui doivent trancher et prendre une décision.
Cela constitue une bonne solution pour éviter que les gens n’en viennent aux mains ou même en arrivent à se tuer entre eux. Le problème, c’est que juger les autres est la chose la plus difficile qui puisse exister. Il faudrait pour cela être nettement supérieur à ceux que l’on juge, être meilleur, être plus intelligent. En un mot être presque un dieu. Or, les juges ne sont rien de tout cela. Ce sont des hommes comme les autres, avec leurs qualités, mais aussi leurs défauts et leurs faiblesses.
Personne n’est venu les trouver en leur disant : « Nous vous connaissons, nous savons que vous êtes les plus justes, les plus compréhensifs, les plus clairvoyants de nous tous. Nous vous demandons d’être nos juges. » Non, un jour, ils ont simplement décidé de devenir juges. Ils ont suivi des études, ils ont passé des examens, des concours, et ils sont devenus juges. Mais les études, les examens, les concours n’ont jamais prouvé qu’on était le plus capable de rendre la justice. Connaître la loi, ne rien ignorer de ses détails, est quelque chose d’indispensable, mais cela ne prouve pas qu’on sera capable, le moment venu, d’arbitrer équitablement entre deux personnes dont les intérêts sont opposés ou bien décider qu’un homme doit être envoyé en prison. Être impartial, ne pas se laisser influencer par qui que ce soit, est une qualité qui malheureusement ne s’apprend pas dans les livres. (C’est d’ailleurs vrai pour beaucoup d’autres professions.)
Tu t’en rends compte dans la vie courante. Lorsque deux camarades se disputent, il est parfois difficile de savoir qui a tort et qui a raison. Si on t’oblige à prendre parti, tu le feras souvent pour des raisons qui n’ont rien à voir avec la justice : parce que l’un des camarades te paraîtra plus sympathique, parce qu’il appartiendra à ta classe, à ton quartier, parce que tu connaîtras son frère ou sa sœur, parce que tu n’aimeras pas celui qui se dispute avec lui.
C’est la même chose pour les juges qui composent les tribunaux. Même lorsqu’ils s’efforcent de les écarter, ils ont aussi leurs préférences. Certains aiment qu’on se présente devant eux bien habillé, qu’on leur adresse poliment la parole, en baissant la tête, qu’on leur serve du « Monsieur le Président » à chaque phrase. D’autres sont sévères avec les hommes et indulgents avec les femmes ou le contraire.
D’autres n’aiment pas les étrangers ou les personnes qui ont du mal à parler correctement. D’autres encore n’aiment pas les pauvres ou les chômeurs et sont prêts à condamner plus sévèrement un petit vol dans un supermarché qu’une escroquerie de plusieurs millions d’euros.
Dans la tête de celui qui juge viennent se bousculer tout un tas de pensées qui font que, comme tout le monde, il ne peut pas se prononcer d’une façon qui soit totalement impartiale. Quand il juge une affaire dont on parle dans les médias, il est également influencé par ce qu’on dit et écrit sur l’accusé. Si on le présente comme un monstre sanguinaire, il sera tenté d’être plus sévère. Si sa maison vient d’être cambriolée, il sera sans indulgence pour les cambrioleurs. Si l’accusé est né dans la même région que lui, s’il connaît sa famille, s’il a suivi les mêmes études que lui, il écoutera peut-être son point de vue avec plus d’attention et de bienveillance.
En matière de justice comme ailleurs, les apparences sont également importantes. Telle personne, parce qu’elle aura une figure sympathique, un joli sourire, une voix agréable, sera crue sur parole. Telle autre, parce qu’elle sera renfermée, timide ou laide, sera considérée comme une menteuse.
Certains te diront : Les juges ne font qu’appliquer les lois, c’est-à-dire les règles votées par les députés. C’est vrai, mais il y a tellement de manières d’appliquer les lois. Un peu comme l’arbitre d’un match de football peut siffler ou ne pas siffler une faute. Si la loi dit : « Celui qui vole sera condamné à une peine de 1 an à 5 ans de prison », il y a une énorme différence entre deux personnes qui, pour le même vol, sont condamnées l’une à 1 an, l’autre à 5 ans de prison. La différence peut être encore plus grande quand on sait qu’un tribunal a la possibilité d’accorder le sursis, c’est-à-dire de dispenser un condamné d’effectuer sa peine. On voit donc que le pouvoir des juges dans l’application des lois est important.
Quelquefois, les juges – et c’est ce qui rend leur travail encore plus difficile – peuvent être l’objet de pressions venant de l’État, du gouvernement, de certains partis politiques, du maire d’une ville, de groupes de personnes puissantes.
En principe, un juge est indépendant. S’il ne plaît pas à un ministre, on ne peut pas lui retirer son emploi de juge. Mais on peut freiner son avancement, faire en sorte qu’il ne devienne pas président d’un tribunal important. Dans le sens contraire, on peut accélérer sa carrière, lui donner un poste dans un tribunal où il sera mieux payé, où il jugera des affaires plus intéressantes, où l’on parlera de lui à la télévision, dans les journaux et sur Internet.
C’est pourquoi, sans même qu’on ait besoin de lui demander quoi que ce soit, il sera parfois tenté de faire plaisir à ceux qui peuvent influencer sa carrière. Si, pour des raisons politiques, le gouvernement souhaite qu’une personne soit jugée par un tribunal et condamnée sévèrement, il cherchera avec soin tout ce qu’on peut lui reprocher. Il demandera à la police de procéder à des enquêtes, il interrogera les témoins, il fouillera dans les documents. Si au contraire le gouvernement ne souhaite pas qu’une personne ait des ennuis, il fermera les yeux sur ce qu’elle a pu faire et s’empressera de refermer son dossier.
Bien sûr et heureusement, tous les juges ne se comportent pas ainsi. Beaucoup ne cèdent pas aux pressions, même si pour cela ils doivent renoncer à tout avancement. Malgré les difficultés, ils essaient de remplir leur tâche le mieux possible. Mais le danger existe de voir des gens puissants influencer la marche de la justice.
Pour toutes les raisons que nous venons de voir, ce serait une erreur de croire que la justice est toujours parfaite et que les jugements rendus par les tribunaux sont toujours équitables. La justice des hommes ne peut être qu’à l’image des hommes : fragile et imparfaite. Lorsque tu liras dans ton journal ou sur Internet le compte-rendu d’un procès, lorsqu’à la télévision on te montrera un condamné menottes aux poings, efforce-toi d’avoir à l’esprit cette idée que la justice est forcément un peu boiteuse, même si elle est indispensable à la bonne marche de la société et qu’on ne peut pas s’en passer, car les choses seraient encore pires si elle n’existait pas.
Quand une affaire t’intéresse, essaie d’en savoir plus long. Ne te fie pas aux premières impressions, il arrive qu’elles soient fausses. Fais attention aussi aux mots employés. Si une personne est soupçonnée d’avoir commis un délit, si elle est arrêtée par la police, mise en examen ou même envoyée devant un tribunal, cela ne veut pas dire qu’elle est coupable et sera condamnée. En attendant que le tribunal se soit prononcé, accorde-lui ce que l’on appelle la présomption d’innocence, considère qu’il peut y avoir un doute sur sa culpabilité.
Avoir affaire à la police ou à la justice ne prouve pas obligatoirement que l’on soit un voyou ou un criminel. N’avoir jamais affaire à la police ou à la justice ne prouve pas non plus que l’on soit forcément un honnête homme dans tous les actes de sa vie. La réalité est souvent plus compliquée.



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