la politique
expliquée aux enfants
(et aux autres)

un livre de Denis Langlois

L’ordre, la sécurité, la police


Je vais bien sûr te parler du terrorisme qui s’est développé, ces dernières années, dans notre société. Avant toute chose, il faut dire avec force qu’il est abominable de faire exploser une bombe dans une rue fréquentée, de mitrailler au hasard des gens qui assistent à un spectacle ou de lancer des camions dans une foule. Ce sont là des actes odieux qui sont inadmissibles. Il existe toujours d’autres moyens de faire progresser ses idées.
Cependant, après avoir condamné fermement ces actions, il faut se demander pourquoi elles sont commises. Dans certains cas il s’agit d’un acte de folie (ou de délire religieux, « Je dois massacrer les autres pour faire plaisir à Dieu qui me récompensera »), mais c’est peut-être aussi une réaction contre la politique que mène un État à l’étranger. Cela ne doit en aucun cas excuser le terrorisme, mais cela peut l’expliquer. Si l’armée d’un pays, la France par exemple, fait la guerre sur le sol d’un autre pays, il peut arriver que des hommes de ce pays décident de se venger en posant des bombes ou en mitraillant des gens en France. C’est inacceptable, car c’est frapper des personnes innocentes et les confondre avec leur gouvernement dont ils ne partagent pas forcément les opinions. Mais cela doit être l’occasion pour les citoyens de réfléchir et, dans certains cas, de demander à ceux qui les dirigent de changer leur politique, s’ils estiment qu’elle est injuste ou ne sert qu’à provoquer de nouvelles guerres.
Pour faire face au terrorisme, les États n’ont en général qu’une façon de réagir : renforcer les pouvoirs des policiers et des militaires, décider l’état d’urgence pour pouvoir surveiller, arrêter et emprisonner ceux qui commettent des attentats, mais aussi ceux qui sont simplement suspectés d’en préparer ou n’ont même jamais eu l’intention de le faire.
Cela est de nature à rassurer la population à laquelle les terroristes veulent faire peur (n’oublions pas que le mot terroriste vient de terroriser). Un État doit protéger ceux qui vivent sur le territoire qu’il gouverne. C’est pour lui une obligation à remplir. Empêcher que les terroristes ne commettent d’autres attentats. Cependant, cela ne doit pas se traduire pour les habitants par la privation de toutes les libertés, où même de certaines d’entre elles. Un État qui dit « Je vous protège, mais vous devez m’obéir dans tous les actes de la vie, vous soumettre à tous les contrôles que je mets en place », abuse gravement de la situation. Il doit y avoir un équilibre entre la sécurité et la liberté. Quelqu’un qui n’est pas en sécurité ne peut pas être libre, car il a peur, mais si on le prive de liberté, il n’est pas non plus en sécurité, car il a également peur. Voilà un juste milieu difficile à trouver entre tranquillité et liberté, mais il doit être recherché le plus honnêtement possible.
Heureusement le terrorisme et les mesures excessives de sécurité ne se produisent pas constamment. C’est une situation exceptionnelle liée souvent, nous l’avons vu, à la situation internationale, aux conflits, aux guerres qui agitent le monde.
Penchons-nous sur ce qui se passe en temps normal : le problème de l’ordre dans la vie de tous les jours.
Une dispute ou une bagarre éclatent dans la rue, un vol est commis, les gens ont tendance à appeler tout de suite la police. Dans certains cas, ils ont raison de le faire. Dans d’autres, il vaudrait mieux essayer d’arranger les choses entre les personnes qui se trouvent sur place.
Si les gens font aussi souvent appel à la police, c’est parce que là aussi ils ont peur. Peur d’être attaqués dans la rue, peur d’être volés, peur de croiser des passants qu’ils ne connaissent pas, qui leur semblent louches, qui n’ont pas la tête de tout le monde.
Il est vrai qu’il existe dans la vie des dangers. Affirmer le contraire serait absurde. Mais il est vrai aussi que l’on a parfois tendance à exagérer ces dangers et qu’il existe des gens qui font peur aux autres pour qu’ils se tiennent tranquilles. Quand un petit enfant n’est pas sage, quand il ne veut pas manger sa soupe, on le menace de faire appel au loup-garou ou à quelque monstre de série télévisée. Quand il est plus grand et qu’il veut sortir seul, on lui dit : « Tu vas faire de mauvaises rencontres. Des voyous vont te voler ton argent. » Alors, il prend peur et reste à la maison.
Pour les grandes personnes, c’est la même chose. On ne les menace pas du loup-garou ou des monstres de la télé, car elles n’y croient plus. Mais on continue de leur faire peur avec les bandits ou les voleurs. Alors, elles demandent de plus en plus de policiers. On leur en donne, on en installe partout. En uniforme ou en habits ordinaires, qui surveillent, qui contrôlent, qui demandent les papiers d’identité, même lorsqu’il n’y a aucun danger.
L’ennui, c’est que, lorsqu’il y a des policiers partout, on n’est plus aussi libre. Tu le constates à l’école ou au lycée. Si, pour protéger la sortie des classes on place un car de policiers ou une patrouille de soldats, il y aura peut-être moins d’élèves renversés par une voiture, moins d’élèves auxquels on volera leur argent de poche, moins de trafics de drogue, mais il faudra veiller à ce que ces policiers ou ces soldats n’abusent pas de leur pouvoir, en se mêlant des conversations, des échanges, des jeux que les élèves peuvent avoir entre eux.
Dans la vie de tous les jours, c’est la même chose. Si l’on plaçait un policier derrière chaque personne, elle ne pourrait plus être ni volée ni attaquée, mais elle ne pourrait plus faire ce qu’elle a envie de faire : flâner dans la rue n’importe où sans savoir où elle va, sortir la nuit, courir brusquement, s’asseoir sur un banc.
Là aussi il faut donc choisir : un peu plus de sécurité mais moins de liberté, un peu moins de sécurité mais plus de liberté. Ne jamais oublier qu’un policier ou un gardien, ça protège mais ça surveille et ça interdit aussi.
Il est donc préférable de ne faire appel à la police que lorsque c’est indispensable, lorsqu’on ne peut pas régler un problème autrement. Si quelqu’un risque d’être tué ou blessé et qu’on ne peut pas le protéger soi-même, il serait criminel de dire « Je ne fais rien, car je veux garder ma liberté », mais si deux personnes se disputent dans la rue, il serait stupide de dire « Vite, courons au commissariat chercher les agents. »
Il y a quelques années, dans la banlieue parisienne, un couple de retraités habitait un petit pavillon, près d’un terrain vague où venaient jouer les enfants d’une cité HLM. Le jeu préféré était le football et il arrivait que le ballon tombe dans le jardin ou cogne contre le mur de la maison. Un jour, un enfant lança le ballon de telle façon qu’un carreau de la verrière vola en éclats. Le couple de retraités téléphona aussitôt au commissariat. Quelques minutes plus tard, un car de police était là. On emmena le garçon qui avait cassé le carreau. Quand son père rentra du travail, il courut chez les retraités et de colère cassa tous les carreaux de la verrière. On l’arrêta à son tour. Pour se venger, les enfants prirent l’habitude de jeter des pierres contre la maison en criant. Le couple de retraités dut vendre son petit pavillon et partir.
Rien de tout cela ne serait arrivé, si dès le départ chacun avait essayé d’arranger les choses. D’abord il aurait été préférable que les enfants jouent un peu plus loin et prennent quelques précautions. Respecter la tranquillité des autres fait partie des devoirs de la vie collective. Les parents des enfants auraient dû essayer d’y veiller. Mais, une fois le carreau cassé, chose qui n’est pas d’une gravité extrême, il aurait mieux valu en parler aux parents de l’enfant responsable pour en réclamer le remboursement. (Beaucoup de gens sont aujourd’hui assurés pour ce genre d’accidents.)
Appeler la police pour régler les petits incidents de la vie de tous les jours est rarement une bonne solution. Le mieux est d’essayer de s’entendre entre gens qui vivent côte à côte, dans le même immeuble, dans la même rue, dans le même quartier. Chaque fois que l’on demande à quelqu’un d’extérieur de s’en mêler, les choses risquent de s’aggraver. C’est seulement si aucun accord ne peut être trouvé, si le maire du village ou de la ville ne veut rien faire, que l’on peut envisager de faire appel à la police (ou à la gendarmerie) et, dans les cas les plus graves, de porter plainte. Mais ce doit être toujours après avoir réfléchi aux conséquences.
Il ne s’agit pas bien sûr de se faire justice soi-même, de jouer au policier ou au shérif, de sortir son fusil au moindre litige ou de distribuer des coups de poing à tout le monde. Le résultat serait encore pire. Par la parole, par la discussion, on peut souvent arriver à régler un conflit. Mais il faut chasser de sa tête toute idée de vengeance, se dire simplement qu’il est normal qu’entre personnes vivant ensemble il y ait des heurts et des conflits, que cela fait partie de la vie et que c’est aux hommes qui vivent cette vie de régler ensemble ces petits problèmes.
Tous ces conseils sont également valables pour l’école, le collège ou le lycée. Comme tu le sais, les disputes et même les bagarres y existent. Certains élèves abusent de leur force pour menacer ou battre les plus faibles. Comment régler une telle situation ? Certainement pas en fermant les yeux, mais en discutant du problème à l’intérieur de la classe et en intervenant tous ensemble de manière pacifique mais ferme. Si cela ne donne rien, si cela s’avère même impossible, on pourra faire appel à des élèves plus âgés. Si décidément rien n’y fait, la seule solution sera d’envoyer un camarade expliquer la situation au professeur, pas forcément pour demander une punition, mais pour que la situation cesse.
Dans le cas où un élève devient le souffre-douleur d’un groupe qui le frappe, le torture, le rackette, une intervention collective du reste de la classe est souhaitable et ne peut être considérée comme du mouchardage. Au contraire la lâcheté serait de ne rien dire et de ne rien faire. Certains élèves persécutés se sont suicidés.



Tu veux réagir ? poser une question ?