la politique expliquée aux enfants
(et aux autres)

un livre de Denis Langlois

Entretien (2014)


Réponses aux questions de Joanna Peiron, journaliste du Ligueur (Belgique), 24 février 2014. (lien : www.laligue.be/leligueur/articles/elections-a-parent-citoyen-enfant-citoyen )

Élections : à parent citoyen, enfant citoyen ?

Que répondre à notre enfant lorsqu’il nous demande ce qu’est la politique ?

Surtout ne pas lui dire que ce n’est pas de son âge, qu’il s’en occupera plus tard, quand il pourra voter. Ce serait vexant. Ne pas employer non plus de grands mots compliqués qui le rebuteraient. Montrer que la politique est quelque chose de naturel, de quotidien : la façon dont les êtres humains organisent leur vie collective sur terre, leurs efforts pour que la société devienne meilleure, ou du moins ne s’aggrave pas trop, surtout pour les plus pauvres. C’est bien sûr un idéal à atteindre. Mais à qui parler d’idéal si ce n’est aux enfants ?

Comment lui expliquer ce qu’est la droite, la gauche ?

Il est de plus en plus difficile aujourd’hui de faire la différence entre la droite et la gauche en ce qui concerne les actes, notamment quand les partis politiques arrivent au pouvoir. Cependant, si on se place sur le plan des opinions, des idées, on peut dire - en simplifiant les choses - que la droite, pour faire progresser la société et augmenter les ressources du pays, fait confiance à la compétition entre les êtres humains : chacun a sa chance, les meilleurs tirent derrière eux les autres. La gauche parle plutôt d’aller vers davantage d’égalité et de justice entre les différentes catégories de la société. On partagera les richesses, tout le monde progressera en même temps.

Longtemps, hormis dans les familles très militantes, la politique était souvent un sujet tabou. On n’en parlait pas aux enfants. Pourquoi ?

On considérait que la politique était un domaine sale qui allait à l’encontre de la pureté et de l’innocence des enfants. Peu fréquentable. A cacher donc. On pensait aussi que c’était trop compliqué, trop difficile à comprendre pour eux. Cependant, c’était souvent de la part des parents la marque d’une ignorance en matière politique – il y a des parents qui ne prêtent aucun intérêt à la politique – ou bien le désir de garder une sorte de domaine réservé où ils pouvaient afficher la supériorité de celui qui sait vis-à-vis de celui qui n’est pas encore initié.

Les choses ont-elles changé ?

Oui, à partir de mai 68 et dans les années 70-80. La politique a fait son entrée dans la maison, elle s’est invitée à la table familiale. La télévision (et aujourd’hui Internet et les réseaux sociaux) sont devenus des relais courants. Mais justement la politique y a perdu une partie de son prestige, elle s’est banalisée en devenant un sujet de conversation comme les autres. Assez curieusement, on a commencé à parler fréquemment de politique quand la société s’est dépolitisée. Finies les grandes idéologies, les rêves romantiques de changer le monde, plutôt aujourd’hui du corporatisme et même de l’individualisme. En période de crise économique, la défense de son niveau de vie sans se préoccuper beaucoup de celui des autres. Heureusement, les choses peuvent changer rapidement. Ne désespérons pas de l’être humain.

Peut-on vraiment parler à son enfant de politique sans l’influencer, sans lui transmettre nos propres convictions ? Est-ce souhaitable ?

Non, il est impossible de ne pas faire transparaître ses propres idées lorsqu’on parle de politique à sa fille ou à son fils. Dans la vie de tous les jours, ils ont d’ailleurs déjà forcément remarqué un certain nombre d’attitudes, entendu un certain nombre de propos et ils connaissent assez bien vos opinions politiques. Certes une véritable éducation politique devrait être, sinon neutre du moins équitable, et présenter toutes les positions politiques existantes. (Je pense ceci, mais il y a des gens qui pensent autrement.). Ce serait trop demander aux parents, qui ont le droit et l’envie d’exprimer leurs opinions et souhaitent que leurs enfants les adoptent et donc leur ressemblent.. Ce but n’est d’ailleurs pas trop difficile à atteindre. Un enfant aime généralement ses parents, il les admire, il se sent solidaire d’eux, et il a tendance à adopter de lui-même leurs idées politiques. Il les garde souvent toute sa vie. C’est une sorte de prime qui est accordée aux parents. La continuité familiale.

Comment réagir lorsqu’il émet des avis politiques très différents des nôtres ?

C’est un problème qui se pose surtout – et pas seulement en matière politique – au moment de l’adolescence. Par provocation, pour s’affirmer, un enfant peut adopter systématiquement des opinions contraires à celles de ses parents. C’est une situation difficile pour eux, mais il ne faut pas en faire un drame. La colère, la violence ne servent en général à rien, il vaut mieux miser sur l’explication, la patience et la persuasion. Outre le fait que c’est un excellent exercice pour un adulte, c’est parfois de nature à désamorcer les disputes. Un bon argument peut parvenir à jeter le trouble dans un jeune esprit, le mettre en contradiction avec lui-même et donc le faire réfléchir, l’amener à réviser son point de vue. Comptons aussi sur le temps qui passe, c’est le meilleur allié pour atténuer ou même régler certains conflits.

Comment aborder avec lui les limites à la liberté d’opinion (racisme, antisémitisme, etc.) ?

Il serait dommage de fixer autoritairement – ne pas confondre avec la nécessaire autorité - des limites à la liberté d’expression d’un enfant. Il faut seulement lui faire comprendre que la liberté d’opinion de l’autre, son existence, est aussi importante que la sienne. Que faire lorsqu’il émet des idées racistes ou contraires aux principes d’égalité et de justice ? Se demander d’abord si, par des propos irréfléchis, on n’a pas suscité ce genre de dérive. Rectifier le tir dans ce cas et, si c’est plus profond, toujours et encore expliquer, dialoguer, essayer de convaincre l’enfant qu’il a tort, qu’il peut faire mal aux autres et qu’il se rabaisse en exprimant certaines opinions. Dire à un enfant qu’il est raciste, antisémite ou sexiste sans lui expliquer pourquoi ne sert à rien.

Comment initier son enfant à la citoyenneté alors qu’il ne vote pas encore ? (l’emmener dans l’isoloir le jour des élections, lui faire assister à un conseil municipal, l’emmener dans une manifestation, etc.)

Pourquoi pas ? Encore faut-il que l’enfant soit d’accord. Il aurait une fâcheuse idée de la liberté et de la démocratie si on l’y traînait, alors qu’il n’en a pas envie. ( Les cours d’instruction militante forcés passent généralement assez mal.) Cependant, au moment des élections, dans la mesure où l’on parle beaucoup du vote dans les médias, il sera intéressé et souvent demandeur. Mais il serait dommage pour lui et pour la démocratie en général qu’il pense qu’être un bon citoyen, c’est seulement voter de temps en temps. Etre un bon citoyen c’est s’occuper toute l’année de ce qui se passe autour de soi et dans le monde. Essayer, selon ses moyens – un enfant en a déjà quelques-uns - d’améliorer les choses dans un sens plus juste. Ne pas confondre électeur et citoyen (à part entière ou en devenir).

Quel rôle les enseignants peuvent-ils jouer dans l’initiation à la politique ?

Un rôle important très voisin de celui des parents et en tout cas complémentaire. Informer, expliquer, convaincre éventuellement, apprendre aux enfants à réfléchir ensemble, à respecter les autres, à les écouter. Leur apprendre aussi à se forger des opinions vraiment personnelles, les préparer à devenir des adultes autonomes, épanouis et responsables. Cependant, les enseignants sont normalement soumis à un devoir de neutralité politique, leurs convictions seront donc moins fortement exprimées. Mais là aussi un enseignant peut difficilement dissimuler totalement ses opinions. Elles apparaîtront forcément au détour de ses cours. A lui d’être le plus honnête possible. Comme pour les parents à la maison, l’exemple qu’il donnera dans sa classe sera déterminant. S’il parle de liberté alors qu’il est autoritaire – à ne pas confondre là aussi avec la nécessaire autorité – ça ne marchera pas très bien. S’il appelle à la démocratie alors qu’elle n’existe pas dans la classe, les enfants auront l’impression d’une hypocrisie. Décidément être parent ou enseignant est une tâche fort difficile.



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