la politique expliquée aux enfants
(et aux autres)

un livre de Denis Langlois

Entretien (2012)


Interview de Alexandra Cefai pour Marseille Hebdo (avril 2012).

A la veille de ces élections présidentielles, certains enfants, et surtout les plus petits qui voient sur les panneaux d’affichage à la sortie de l’école les trombines des candidats, s’interrogent. Comment en parler avec eux ? Comment leur expliquer ce qu’est la politique ? Doit-on éluder le sujet ?

Surtout ne pas répondre « Ce n’est pas de ton âge, tu t’en occuperas plus tard ! ». Ce serait vexant. Quand un enfant découvre quelque chose, il est normal qu’il s’étonne et pose des questions, d’autant plus qu’à la télévision il voit et entend les mêmes trombines. Si les parents n’expliquent pas ce qui se passe, un enfant aura des doutes sur leurs connaissances ou pourra penser que la politique est quelque chose de sale qu’il faut cacher.

Il ne s’agit pas de lui infliger un cours d’instruction militante forcé, mais d’en parler le plus naturellement possible, calmement, avec des mots simples mais précis qu’un enfant peut comprendre. Expliquer quelles sont les fonctions du Président de la République (mais aussi du gouvernement et des députés). Aborder surtout les différents problèmes qui se posent actuellement (la pollution de l’environnement, la crise économique, les guerres, les fermetures d’usines, le manque de logements, par exemple). Prendre son temps, répéter si l’enfant n’a pas compris. Se documenter dans le cas où, comme tout le monde, on aurait des lacunes sur telle ou telle question et donc s’intéresser soi-même à la politique. Ne pas hésiter à dire parfois que l’on ne sait pas. Et, puisque cela va entraîner une discussion, une amorce de débat, apprendre à l’enfant à respecter les opinions des autres, à les écouter, à ne pas les interrompre systématiquement, comme le font trop souvent les trombines des panneaux électoraux. Ne pas perdre de vue que la politique est une chose à la fois simple et sérieuse. C’est la façon dont les êtres humains organisent leur vie collective sur terre, leurs efforts pour essayer que la société devienne meilleure ou du moins ne s’aggrave pas, surtout pour les plus pauvres.

Dès 4 ans certains d’entre eux ont des remarques marrantes sur tel ou tel candidat, mais globalement professeurs des écoles ou parents pensent que c’est trop tôt. A partir de quel âge s’intéressent-ils vraiment à la politique ?

Les enseignants et les parents aiment bien que l’on fixe des fourchettes d’âges précises pour toutes les activités. Cela les rassure. En fait, il n’y a pas d’âge. Dès 4 ans effectivement, certains enfants peuvent manifester un intérêt pour la politique (les filles sont généralement en avance sur les garçons). D’autres ne s’y intéresseront jamais, pas plus enfants qu’adultes. Essayons quand même de simplifier les choses : à partir du moment où un enfant regarde avec attention le journal télévisé ou les autres médias, pose des questions sur l’actualité, s’indigne, prononce le fameux « C’est pas juste ! », on peut considérer qu’il s’intéresse à la politique, qu’il est arrivé à la maturité suffisante. Cela se produit cependant plutôt à 10 ans qu’à 4 ans.

Est-ce qu’en parler "jeune" permet de construire l’identité citoyenne et la conscience politique de ces futurs adultes ?

Oui, certainement, cela fait partie de l’éducation bien comprise. Si, très jeune, un enfant est familier des discussions politiques, s’il a acquis des connaissances dans ce domaine, il sera mieux intégré dans la société. Il aura l’impression de faire partie d’un grand ensemble humain et se sentira pleinement citoyen. Il se forgera des opinions personnelles et ne se contentera pas de répéter ce qu’il entend. Cela peut être difficile à vivre pour les parents s’il adopte des opinions différentes. Mais cela s’appelle l’autonomie. C’est important pour l’enfant qu’il est et pour l’adulte qu’il sera. Il est probable qu’il vivra une vie mieux remplie, plus intéressante, davantage tournée vers les autres et leurs problèmes, moins égoïste. Plus épanouie sans doute. C’est important aussi pour la démocratie. Si tout le monde se désintéressait des problèmes collectifs, elle serait gravement en danger.

Doit-on profiter de ces élections et de la sur-médiatisation ?

Oui, les élections sont des occasions propices – un bon point de départ – pour parler de politique. Elle est alors présente partout et les questions s’imposent d’elles-mêmes. Cependant, il n’est pas certain que ce soit le moment où l’on en parle le mieux. Vous avez raison de noter la sur-médiatisation de la période électorale. Elle se caractérise par un côté « spectacle », un vedettariat des candidats et des promesses à tout vent. Cependant, rien n’interdit de dépasser cela et d’aborder avec les enfants les vrais problèmes. Un citoyen n’est pas seulement quelqu’un qui de temps en temps va glisser un bulletin dans une urne. C’est quelqu’un qui se préoccupe de la vie collective lorsque cela est nécessaire et qui agit en conséquence. Ne pas confondre le citoyen et l’électeur. En tant que citoyen en devenir, un enfant peut d’ailleurs déjà dans sa vie quotidienne, à l’ école, dans la rue, à la maison, effectuer, selon les possibilités de son âge, de petits actes qui le prépareront à devenir un véritable citoyen. Ne pas rester passif à regarder le monde tourner autour de soi. Protester quand une injustice est commise, quand des paroles racistes sont prononcées, éviter qu’à l’école deux camarades se bagarrent bêtement, faire en sorte que les filles ne soient pas traitées en inférieures par les garçons, aller en délégation pour exposer un problème à un professeur. Ce sont là d’excellents apprentissages de la vie individuelle et collective.



Tu veux réagir ? poser une question ?